Si l'étiologie de la maladie de Lyme a été
élucidée à la suite d'une épidémie de polyarthrites survenue en 1976
dans la petite ville de Lyme, dans le Connecticut, les principales
manifestations, notamment cutanées et neurologiques de cette
affection étaient connues en Europe depuis le début du siècle. Du
reste, l'affection européenne se distingue de son homologue
américain par plusieurs caractéristiques importantes concernant le
vecteur (Ixodes scapularis aux Etats-Unis, Ixodes
ricinus en Europe) et les agents responsables (Borrelia
burgdorferi aux Etats-Unis, en Europe, outre cette espèce,
Borrelia garinii et Borrelia afzelii, ces deux
dernières ayant respectivement un tropisme pour les manifestations
neurologiques et pour les manifestations cutanées tardives).
Le praticien confronté à des cas suspects ou avérés
de maladie de Lyme doit être non seulement sûr de sa démarche
diagnostique et thérapeutique, mais être également capable de garder
le cap dans un domaine où de nombreuses rumeurs tendent parfois à
l'emporter sur les faits bien établis. Le but de cette revue est
l'éclairer sur les possibilités et les limites des thérapeutiques
actuelles.
Bases du traitement des borrélioses de Lyme
Les recommandations thérapeutiques sont
basées d'une part sur la sensibilité de Borrelia aux
antibiotiques, et d'autre part sur les résultats d'études cliniques.
L'application de ces recommandations doit en outre intégrer des
notions précises de pathologie.1
En fait, comme pour d'autres bactéries à culture
lente, les méthodes d'étude de l'activité des antibiotiques sur
Borrelia souffrent d'un man que de standardisation. En outre,
les CMI des antibiotiques ne sont pas toujours prédictives de leur
efficacité in vivo. Sous ces réserves, le céfotaxime et la
ceftriaxone ont les CMI les plus basses, et sont suivies, à cet
égard, par l'azithromycine, l'amoxicilline, la pénicilline et la
doxycycline. Les quinolones, les sulfamidés, les céphalosporines de
première génération, la rifam picine et les aminoglycosides ont peu
ou pas d'activité.2
D'autres limites affectent les essais
thérapeutiques. La plupart d'entre eux ne sont pas con trôlés.
L'évolution clinique constitue le seul critère d'efficacité, à
l'exclusion de toute autre donnée biologique, notamment sérologique,
du moins dans les manifestations précoces. En outre, la
transposition d'études effectuées aux Etats-Unis pose problème en
raison de différences de pathologie de part et d'autre de
l'Atlantique.
Il n'en reste pas moins vrai que les recommandations
actuelles sont basées sur une large expérience clinique. Tout en
attendant des progrès dans le diagnostic biologique précoce,
soulignons que dans la situation actuelle, un diagnostic clinique
avisé, intégrant les aspects épidé miologiques, conditionne le
traitement sans délai de l'érythème migrant, et la prévention des
complications ultérieures.
Traitement de l'érythème migrant (tableau 1)
En fait, l'érythème migrant évolue
spontanément vers la résolution. Les buts du traitement sont donc
d'en raccourcir l'évolution, et surtout de prévenir les
manifestations ultérieures de la maladie.
Effectivement, les essais thérapeutiques démontrent
une régression rapide de l'érythème, généralement en une huitaine de
jours. Les signes peuvent toutefois en être intensifiés dans les
vingt-quatre premières heures du traitement dans 15% des cas
(réaction d'Herxheimer). Si l'incidence des complications tardives
est réduite à moins de 1%, des signes généraux mineurs (asthénie,
arthralgies, myalgies) peuvent cependant persister quelque temps
dans 2-19% des cas.
Il y a équivalence thérapeutique entre l'amoxi
cilline, le céfuroxime axétil et la doxycycline. L'azithromycine
s'est avérée moins efficace au double point de vue taux de réussite
et rapidité de régression de l'érythème.3 Les auteurs
anglo-saxons soulignent l'efficacité de la doxycycline sur
l'ehrlichiose granulocytaire parfois inoculée simultanément.
La durée du traitement est au moins de deux semaines
dans les différents essais thérapeutiques, sans qu'une étude
contrôlée n'ait abordé la corrélation entre la durée de traitement
et les résultats cliniques.
Traitement des manifestations neurologiques
(tableau 2)
A l'exception des paralysies faciales isolées
(sans signe méningé), le traitement des atteintes neurologiques
repose sur l'utilisation d'antibiotiques fran chissant la barrière
hémato-méningée. Ceci n'exclut cependant pas la doxycycline et la
minocycline, dont la forte liposolubilité assure un passage au
travers de cette barrière à concentration efficace sur
Borrelia.4 C'est ainsi que deux essais randomisés
ouverts n'ont pas montré de différence entre la doxycycline et la
pénicilline intraveineuse.5,6 En raison de ses effets
secondaires, audio-vestibulaires notamment, la minocycline apparaît
toutefois moins favorable dans le traitement des atteintes
neurologiques.
En ce qui concerne la pénicilline, de rares échecs
ont été signalés aux Etats-Unis, mais pas en Europe. Une supériorité
des céphalosporines de troisième génération a parfois été signalée.
Cependant, plusieurs essais randomisés ouverts n'ont pas confirmé
cette observation,7 ni montré de différence de résultats
entre la ceftriaxone et le céfotaxime.8
La durée de traitement est généralement com prise
entre deux et trois semaines, une étude américaine préconise
cependant quatre semaines.9
Traitement des arthrites (tableau 3)
Depuis les travaux de Steere, la pénicilline G
constitue le traitement de référence.10 Une étude
randomisée européenne11 a cependant montré des taux de
réponse plus élevés avec la ceftriaxone qu'avec la pénicilline (90%
versus 50% ).
En ce qui concerne les thérapeutiques orales, une
étude américaine comparant la doxycycline à l'amoxicilline a montré
des taux de réponse de 90% dans les deux groupes, mais 20% de
complications neurologiques ont été constatées dans le groupe
amoxicilline. Le pouvoir pathogène plus marqué de Borrelia
burgdorferi se reflète probablement dans ces
résultats.12
En pathologie articulaire, les taux d'échec
s'élèvent à 30%,13 et prédominent dans les arthropathies
chroniques. Les sujets à haplotype HLA DR412 et/ou
réactifs à l'OspA (outer surface protein) sont mauvais répondeurs au
traitement.14 En cas de réponse incomplète, des mesures
complémentaires sont indiquées (anti inflammatoires non stéroïdiens,
ponction évacuatrice, voire synovectomie).
Traitement des manifestations cardiaques
(tableau 4)
Les atteintes cardiaques sont rares,
particulièrement en Europe. Elles doivent néanmoins être recherchées
par la réalisation systématique d'un électrocardiogramme. Aucun
essai thérapeutique n'a été effectué. Une thérapeutique orale ne
peut s'appliquer qu'au bloc auriculaire du premier degré. Dans les
formes plus sévères, une corticothérapie serait indiquée si les
troubles de conduction persistent après 48 heures d'une
thérapeutique intraveineuse.15
Echecs thérapeutiques apparents ou réels
La notion «d'échecs thérapeutiques» peut recouvrir
des situations diverses.
Il peut s'agir tout d'abord de faux échecs,
l'évolution clinique étant bonne, basés sur une interprétation
abusive de la sérologie. Le succès clinique du traitement est évalué
au terme de celui-ci, donc généralement après deux à trois se
maines. Si la sérologie était positive lors du diagnostic, il ne
faut pas s'étonner que le taux d'anticorps n'ait pas encore amorcé
une descente après un délai aussi court. Trois à quatre mois,
parfois plus, sont nécessaires à une franche diminution du taux
d'anticorps, voire une négativation.
Par ailleurs, certains patients gardent des
symptômes subjectifs, rentrant souvent dans le cadre du syndrome de
fatigue chronique, ou de fibromyalgies. La relation entre
l'infection à Borrelia et ces manifestations reste sujette
à discussion, mais de nouvelles cures antibiotiques sont
généralement inefficaces.
Une autre éventualité consiste en une réinfection,
particulièrement chez des patients traités précocement pour une
première poussée, et exposés de façon répétitive.
La raison majeure de non réponse apparente au
traitement résulte toutefois de diagnostics incorrects, souvent
posés par excès. C'est ainsi que d'après une étude de Steere, sur
788 patients référés à une «Lyme disease clinic» par un médecin ou
consultant de leur initiative :
I 180 seulement (23%) se sont vu confirmer une
maladie de Lyme active ;
I 156 (20%) étaient atteints d'une autre affection,
tout en ayant un antécédent de maladie de Lyme ;
I 452 (57%) n'avaient pas de maladie de Lyme
!
Sur 409 patients déjà traités par antibiotique avant
cette consultation, 322 (79%) n'ont pas répondu, en raison d'un
diagnostic incorrect !16
Une autre étude similaire, conduisant à 2-3% près
aux mêmes résultats, souligne que ces diagnostics erronés entraînent
un usage inapproprié des services de santé, un taux élevé de stress
et de dépression, et exposent les patients aux effets secondaires de
traitements non justifiés.17
Prophylaxie
A titre individuel, la prévention des
morsures de tique implique des mesures vestimentaires,
éventuellement associées à l'usage de répulsifs, et surtout un
retrait précoce des tiques après toute activité comportant un risque
d'exposition.
Mesures vestimentaires : port de vêtements longs et
serrés aux poignets et aux chevilles, et éventuellement imprégnés de
répulsifs, précautions exigeantes qui s'appliquent surtout à des
expositions répétées, plus particulièrement professionnelles.
Il faut surtout conseiller de retirer les tiques le
plus rapidement possible, et certainement le jour même. En effet, il
est établi que la tique ne transmet la maladie qu'après un
attachement de 24 heures, délai requis pour la migration des
Borrelia du tube digestif vers les glandes salivaires de la
tique. Comme les nymphes sont très petites, et peuvent passer
inaperçues, le plus sûr est d'utiliser un gant de crin lors de la
douche.
En cas de morsure avérée, la question d'une
antibiothérapie préventive est souvent posée. En réalité, le risque
de développer la maladie est très limité : situé entre 1 et 2% dans
des études américaines, il est proche de 0,5% en Europe. On a pu
estimer que pour dix cas de borréliose théoriquement évités par un
traitement préventif par amoxicilline, il faut s'attendre à un cas
d'effet secondaire grave avec risque pour la vie. Dans ces
conditions il est raisonnable d'avertir le sujet de consulter dès le
début d'un érythème, pour instauration rapide d'un traitement. Une
exception peut être faite en cas de grossesse.
Un vaccin constitué par l'OspA recombinante est déjà
d'application aux Etas-Unis, tandis que dans la situation
épidémiologique plus complexe en Europe, le développement d'un
vaccin est toujours en cours. Ce point important sort du cadre de
cet article.
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